LAURENT JUBERT
Masseur Kinésithérapeute
Tabacologue

Michel Girard, URPS MKL Centre-Val de Loire:
Laurent Jubert, merci d'accepter l'interview de l'URPS. Peux tu te présenter professionnellement ?

Bonjour, diplômé en 2000, j’ai choisi de me spécialiser en pneumologie d’abord dans ma pratique et aussi en poursuivant deux DIU : celui de kinésithérapie respiratoire et cardio-vasculaire et celui de tabacologie-aide au sevrage.

J’ai aussi un Master 2 en santé publique option éducation thérapeutique du patient. Mon activité est double : kinésithérapeute libéral en cabinet de ville et coordinateur des soins de réhabilitation respiratoire auprès des patients insuffisants respiratoires de L’ Espace du Souffle (association qui fédère les forces pneumologiques de Touraine autour des associations de patients).

Tu connais la campagne "Moi(s) sans tabac" que va soutenir notre URPS. Peux-tu l'expliquer brièvement à nos confrères kinésithérapeutes ?

Il s’agit d’une campagne de prévention nationale de l’Agence Nationale de Santé Publique. Cette campagne de communication veut s’accompagner d’actions de proximité, et les kinésithérapeutes y ont toute leur place. Nous avons 28 jours pour réaliser ensemble ce véritable défi collectif : proposer aux fumeurs d’expérimenter de se passer de toute forme de tabac, même la cigarette électronique, pendant ce mois de novembre 2016. Ce type d’action existe en grande Bretagne depuis 2012 (Stoptober) et a pu augmenter de 50% le nombre de tentatives d’arrêt sur le mois de l’action par rapport à la moyenne de l’année. En plus, ces arrêts ont 5 fois plus de chance de se poursuivre. Une analyse économique a montré que ce type d’organisation de la prévention est coût-efficace. Concrètement, des formations sont proposées auprès des professionnels de santé dans chaque département courant octobre pour qu’ils deviennent des relais efficaces, et des outils tel un kit d’aide à l’arrêt sont distribués gratuitement. Comme un tiers de la population fume, nous pouvons penser, si les patients de nos cabinets n’échappent pas à cette statistique, que cette action pourrait bien occuper nos journées pendant le mois de novembre !

Quelles sont les différentes populations touchées par le tabac ?

Le tabagisme est une maladie addictive qui touche en moyenne un tiers de la population. Toutes les tranches d’âge et toutes les classes sociales sont touchées par la réelle difficultée à cesser la consommation de ce produit nocif (il y a plus de  4.000 substances toxiques dans la fumée de tabac). Les jeunes sont les plus vulnérables car la force de l’addiction est corrélée avec la jeunnesse du premier essai. Les femmes sont aussi une cible importante d’une part car elles fument de plus en plus ; et d’autre part parce que l’on sait qu’elles constituent une population plus vulnérable. En effet les méfaits du tabac ont une expression plus forte chez la femme. Même si  les hommes auraient tendance à fumer moins, ils ne doivent pas pour autant être laissé pour compte : l’environnement et l’entourage ont  un impact majeur sur les dépendances liées au tabac. Chaque geste posé, le plus anodin soit-il peut constituer une avancée vers l’arrêt définitif.

Quels sont les principaux méfaits provoqués par le tabac ?

Le tabac tue en France 66.000 personnes par an, c’est 18 fois plus que les accidents de la route ! Les deux grands fléaux dus au tabac sont la BPCO (Broncho Pneumopathie Chronique Obstructive) et le cancer pulmonaire. La BPCO est une maladie incurable due pour 90% des cas au tabac. Elle correspond à une inflammation systémique à départ pulmonaire, elle conduit progressivement à l’insuffisance respiratoire qui est une cause majeure de perte de qualité de vie. Les projections montrent qu’elle devancera les unes après les autres les causes de décès (IDM, AVC) et aussi les cause de handicap. Le cancer bronchique reste un diagnostic grave, son traitement n’apporte pas les résultats que l’on peut connaitre dans le cancer du sein par exemple. 24 autres pathologies sont directement impactées par le fait de fumer : diabète, artérite, retard de cicatrisation… Le tabagisme passif subit par les nons fumeurs est aussi invalidant que le fait de fumer soit même.

Les kinésithérapeutes viennent d'obtenir le droit de prescrire des dérivés nicotiniques à  but de sevrage. Peux-tu en clarifier les modalités de prescriptions ? Quels sont les produits les plus prescrits ?

Les dérivés nicotiniques constituent une aide au sevrage qui relève de preuves scientifiques fortes. Il s’agit d’effacer une des trois dépendances : la dépendance physique. La force de cette dépendance peut être facilement évaluée à l’aide du test de Fagerström (disponible en ligne) qui aide alors à déterminer le niveau de nicotine nécessaire au départ. Les formes de délivrances (patch, comprimé à sucer, gomme, e-cigarette) sont à négocier avec le patient. La quantité de produit prescrit est réévaluée à la baisse tous les mois jusqu’à l’arrêt complet. Cette prescription n’a pas d’effet à elle seule. La préparation et l’accompagnement au sevrage et sa poursuite dans le temps constitue le cœur de l’action d’aide au sevrage. Il s’agit d’un véritable travail motivationnel qui s’accompagne ou non de dérivés nicotiniques. Les kinésithérapeutes ont une place idéale pour ce suivi, de part le rythme des visites et le maillage territorial. 

En pratique, comment cela se traduit-il ?

Il s’agit de séance de kinésithérapie respiratoire. La dépendance physique est abordée, avec les solutions d’apport de nicotine, si nécessaire, et aussi son traitement non médicamenteux (relaxation, renforcements, étirements, autonomisation). L’intensité de ces propositions de traitements physiques dépend de l’avancée dans le sevrage et repose sur des preuves scientifiques. Mais la dépendance physique s’accompagne toujours de deux autres dépendances : comportementale et psychique. Nos actions doivent aussi les prendre en compte pour réaliser une solution globale adaptée.

Quels apports particuliers représente l'action des  kinés dans cette campagne ?

Tous les professionnels de santé ont leur rôle à jouer dans cette première campagne nationale qui positive l’essai d’arrêt du tabac. Les kinésithérapeutes se doivent d’être un relai efficace du plan de communication d’envergure qui commencera le 17 octobre. C’est l’occasion pour nous de mettre en avant l’intérêt pour la santé publique de certaines de nos spécificités : le rythme et la durée de nos consultations, notre connaissance pour l’orientation vers les professionnels de santé, l’impact du touché et de l’écoute qui instituent une relation empathique efficace pour accompagner le sevrage. Enfin les kinésithérapeutes sont à même de proposer le traitement physique spécifique du sevrage tabagique, son apprentissage par le patient et son maintien seul ou auprès de professionnels du sport.

Pour réussir un sevrage tabagique, le kiné doit travailler en collaboration avec d'autres professions médicales. Lesquelles ?

Le sevrage, même s’il nécessite souvent plusieurs tentatives pour dépasser l’année d’arrêt, est simple chez 70% des fumeurs. Il est donc difficile pour 30% de gens d’arrêter et les études montrent qu’il est même quasiment impossible d’arrêter complètement pour le tiers de ces personnes. Le travail collaboratif devient une nécessité. Les acteurs les plus courants sont le médecin généraliste, le tabacologue, le pneumologue et le diététicien. D’autres acteurs peuvent intéresser ces patients en plus du kinésithérapeute : le sophrologue, l’hypnothérapeute, le coach sportif. 

Tu possèdes déjà une expérience dans ce domaine. Peux-tu nous en faire part?

Depuis 2007 je propose des accompagnements au sevrage, soit en individuel au cabinet soit en groupe dans le cadre de la réhabilitation de l’insuffisant respiratoire. C’est une joie de participer à la libération d’une personne de son addiction. Notre profession permet vraiment le suivi au rythme de chaque personne. Les moyens physiques que nous adaptons sont une occasion d’expérimentation dans son corps de sensations nouvelles ou redécouvertes qui constituent un appui solide au sevrage. La relation empathique particulière patient-kiné renforce l’approche motivationnelle et soutient l’effacement progressif des trois dépendances.

Cette campagne d'information s'inspire de ce qui est pratiqué dans les pays anglo-saxons. Quelle en est leur efficacité ?

Cette campagne positive l’arrêt du tabac et veut intéresser toute la société à l’accompagnement des fumeurs vers l’arrêt sous forme d’un défi collectif. Ce type d’action a montré une efficacité intéressante chez nos voisins anglo-saxons qui rééditent l’expérience depuis 2012. Qu’en serra-t’il chez nous ? C’est une question qui interroge aussi bien les différences culturelles que les représentations de la santé et des responsabilités de chacun dans notre système de santé basé sur la solidarité.  Le retard que nous avons eu à proposer cette action de prévention signe déjà ces différences, mais je ne crois pas que cela présage  pour autant des résultats. Le mystère reste entier et le suspense en est d’autant plus important. Tout dépend de la participation de ce mois de novembre. Deux évaluations sont prévues pour apporter les réponses à ces questions : l’évaluation de la mise en œuvre et l’évaluation des effets. Nous en aurons les résultats début 2017.

Riche de ton expérience professionnelle, quelles recommandations peux-tu prodiguer à nos confrères pour la réussite des sevrages ?

Prendre le temps avec les patients. Il s’agit de respecter les étapes naturelles de ce changement de comportement, sans porter de jugement de valeur. Chacun passe ces étapes plus ou moins vite, l’objectif est avant tout de ne pas freiner pour ne pas bloquer les personnes. C’est ce qui arrive quand on a mal évalué le stade de changement ou quand on a voulu aller trop vite. C’est vraiment le patient qui donne le La, et c’est ce qui rend ces séances agréables et aussi d’une certaine façon reposantes.  

Quels points te semblent importants à ajouter à cet interview ?

Le style relationnel est primordial pour la réussite de l’accompagnement au sevrage. C’est ce style qui permet l’expansion et le renouvellement de la motivation du patient. L’entretien motivationnel et une méthode d’entretien qui sert de modèle pour rester dans le style relationnel efficace. L’approche de cette problématique du changement de comportement vers le sevrage se retrouve auprès de beaucoup d’autres patients qui se montrent ambivalents face aux changements que leur impose leur situation de santé. Ce travail nouveau auprès des fumeurs aura sans aucun doute des répercussions tangibles sur notre pratique professionnelle en général.

URPS MKL Centre-Val de Loire te remercie pour toutes ces précisions.